La pensée sauvage, source de la connaissance
Il convient de se défaire, d’emblée, d’une illusion tenace. Lorsqu’on évoque la pensée des sociétés que nous appelons, par commodité et non sans quelque imprudence, « primitives », on imagine volontiers un mode de raisonnement balbutiant, une forme inachevée de l’esprit scientifique, une ébauche de la rationalité qui caractériserait notre civilisation. Cette conception, aussi répandue qu’elle est erronée, Claude Lévi-Strauss entreprend de la déconstruire systématiquement dans La Pensée Sauvage (version PDF à télécharger en fin de page), ouvrage publié en 1962, qui constitue l’envers du Totémisme aujourd’hui paru la même année.
La thèse centrale de l’ouvrage pourrait se formuler ainsi : la pensée sauvage n’est pas une pensée primitive ou inférieure, mais un mode de connaissance aussi cohérent, aussi rigoureux que la pensée scientifique, bien qu’il opère à un niveau différent. Ces deux modes de pensée ne se distinguent pas par leurs capacités intellectuelles respectives, mais par la nature des phénomènes auxquels ils s’appliquent et les moyens qu’ils emploient. L’un s’ajuste au niveau de la perception et de l’imagination, l’autre s’en écarte délibérément. Pourtant, tous deux visent à instaurer un ordre dans l’univers, car l’exigence d’ordre constitue le fondement de toute pensée humaine.
La science du concret
Lévi-Strauss introduit le concept de « science du concret » pour caractériser cette forme de connaissance. Les sociétés traditionnelles ont élaboré des systèmes classificatoires d’une remarquable sophistication, inventoriant avec précision les espèces végétales et animales, leurs propriétés, leurs usages. Les Hanunôo des Philippines distinguent ainsi près de 2 000 espèces botaniques et utilisent plus de 150 termes pour décrire les parties et propriétés des plantes. Cette profusion de termes spécifiques, loin de trahir une incapacité à l’abstraction, révèle une attention soutenue aux distinctions pertinentes du réel. Le caractère systématique de ces classifications n’est pas fonction de la seule utilité pratique : il répond d’abord à des exigences intellectuelles.
Cette science du concret s’est montrée extraordinairement efficace. C’est à elle que nous devons les grandes conquêtes du néolithique : l’agriculture, la domestication animale, la poterie, le tissage. Ces techniques n’ont pu résulter d’une accumulation fortuite de découvertes fortuites. Elles supposent des siècles d’observation méthodique, d’hypothèses audacieuses, d’expérimentations répétées. Comment expliquer alors qu’après cette révolution néolithique, plusieurs millénaires de stagnation relative se soient écoulés avant l’émergence de la science moderne ? Ce « paradoxe néolithique » ne trouve sa solution que si l’on admet l’existence de deux modes distincts de pensée scientifique, chacun adapté à un niveau stratégique d’appréhension de la nature.
Le bricolage intellectuel

Pour saisir la spécificité de la pensée mythique, Lévi-Strauss recourt à une analogie éclairante : celle du bricolage. Le bricoleur, contrairement à l’ingénieur, travaille avec un ensemble d’outils et de matériaux hétéroclites, collectés au fil des occasions selon le principe que « ça peut toujours servir ». Il ne subordonne pas chaque tâche à l’obtention de moyens spécifiquement conçus pour elle. De même, la pensée mythique s’exprime au moyen d’un répertoire dont la composition est hétéroclite et limité, mais dont elle tire des arrangements toujours nouveaux.
Cette comparaison ne vise nullement à rabaisser la pensée mythique. Le bricolage intellectuel peut aboutir à des résultats brillants et imprévus. La différence avec la science ne tient pas à la qualité du raisonnement, mais à la relation entre structure et événement. La science produit des événements à partir de structures : elle fabrique des hypothèses et des théories pour rendre compte du réel. La pensée mythique, inversement, élabore des structures en agençant des événements ou des résidus d’événements. Elle « bricole » avec les débris de l’expérience vécue pour construire des totalités signifiantes.
Une logique des qualités sensibles

La pensée sauvage opère essentiellement au niveau des qualités sensibles. Elle établit des classifications en fonction de critères perceptifs : formes, couleurs, odeurs, saveurs, textures. Cette logique du sensible n’est pas arbitraire. Les ressemblances et les différences qu’elle repère correspondent souvent à des propriétés objectives que la science moderne redécouvre par d’autres voies. Ainsi, la chimie contemporaine confirme que les plantes groupées par leur saveur amère ou leur odeur particulière contiennent effectivement des composés chimiques communs.
L’intuition esthétique peut donc anticiper les résultats de l’analyse scientifique. La taxinomie indigène n’est pas moins systématique que la nôtre ; elle recourt simplement à d’autres critères. Et ces critères, parce qu’ils restent proches de l’expérience concrète, garantissent la richesse de l’inventaire et facilitent la mémorisation. Le classement, quel qu’il soit, vaut mieux que le chaos. Il introduit de l’ordre dans l’univers, et cette mise en ordre constitue déjà une forme de connaissance.
Entre magie et science

La pensée magique ne se distingue pas de la science par l’ignorance du déterminisme, mais par une exigence de déterminisme plus absolue. Alors que la science reconnaît différents niveaux de réalité soumis à des formes distinctes de causalité, la magie postule un déterminisme global et intégral. Chaque accident, chaque malheur, appelle une explication causale complète. Cette recherche systématique des connexions, si elle conduit parfois à des rapprochements que nous jugeons illusoires, révèle néanmoins une appréhension intuitive de la vérité du déterminisme scientifique. La pensée magique anticipe la science, elle en constitue l’ombre projetée.
L’art entre deux modes de connaissance
L’art occupe une position intermédiaire entre la science et le bricolage mythique. Comme la science, il travaille sur le réel ; comme le bricolage, il compose avec des moyens limités. L’œuvre d’art réalise la synthèse d’une structure et d’un événement, d’un être et d’un devenir. Le modèle réduit, qui caractérise tant de productions artistiques, inverse le processus habituel de la connaissance : au lieu de progresser des parties vers le tout, il permet de saisir d’emblée une totalité, puis d’en découvrir virtuellement les parties et les transformations possibles.
Cette analyse de l’art permet de mieux comprendre la relation entre mythe et science. L’art procède d’un ensemble (objet + événement) vers la découverte de sa structure. Le mythe emprunte le chemin inverse : partant d’une structure, il construit un ensemble qui prend la forme d’une narration. Les deux démarches sont également valides, également nécessaires à la pensée humaine.
Jeu et rite

La comparaison du jeu et du rite éclaire encore la logique structurale qui sous-tend la pensée sauvage. Le jeu est disjonctif : il crée un écart différentiel entre des joueurs initialement égaux, produisant des gagnants et des perdants à partir d’une symétrie préordonnée. Le rite est conjonctif : il établit une union, une communion entre des groupes initialement dissociés. Le jeu génère de l’asymétrie à partir de la symétrie ; le rite résout l’asymétrie en symétrie. Dans les deux cas, on observe une transformation réglée qui permet de penser les relations sociales et cosmiques.
L’actualité d’une œuvre fondatrice – La pensée sauvage évolue
La Pensée Sauvage ne se contente pas de réhabiliter les modes de pensée des sociétés traditionnelles. L’ouvrage démontre que la pensée classificatoire, l’attention aux qualités sensibles, le travail sur les signes et les symboles, constituent des dimensions permanentes et inaliénables de l’esprit humain. En distinguant deux logiques également rigoureuses mais opérant à des niveaux différents, Lévi-Strauss refuse la hiérarchie évolutionniste qui voudrait que certaines formes de pensée soient les ébauches maladroites d’autres formes supposées plus accomplies.
La pensée sauvage demeure active en nous. Elle subsiste dans l’art, dans la contemplation esthétique, dans ces moments où nous cherchons à donner sens au monde en établissant des correspondances, en tissant des analogies. Elle constitue le substrat nécessaire de notre civilisation, la couche profonde sur laquelle s’édifient nos élaborations les plus abstraites. Loin d’être un vestige du passé, elle représente une ressource toujours disponible de l’intelligence humaine.
Cet ouvrage majeur de l’anthropologie structurale invite donc à repenser entièrement les rapports entre pensée « primitive » et pensée « civilisée », entre concret et abstrait, entre mythe et science. Il montre que ces oppositions masquent en réalité des complémentarités, des transformations réglées, des passages dialectiques. La pensée ne connaît pas de stades, mais des niveaux simultanés d’exercice. Et c’est précisément cette coexistence, cette tension créatrice entre différents modes de connaissance, qui caractérise la spécificité de l’esprit humain.
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