À Joigny, la permaculture réinvente notre rapport à l’alimentation et au vivre-ensemble, aussi bien qu’aux espaces sauvages, en pleine jungle urbaine…
Dans une petite ville bourguignonne de moins de dix mille habitants, une révolution silencieuse se déroule depuis l’automne 2024. Des habitants de tous âges et de tous horizons plantent des arbres fruitiers exotiques en plein centre-ville, transformant des terrains délaissés en véritables garde-manger collectifs. Ce projet de forêts comestibles urbaines, porté par une énergie citoyenne remarquable, illustre parfaitement comment les principes de la permaculture peuvent se déployer bien au-delà des potagers individuels pour réinventer nos espaces communs, notre alimentation et nos liens sociaux.
Joigny : quand une idée germe et rassemble
Tout a commencé en 2023, lorsque Josué Bulot, un autoentrepreneur passionné par les questions environnementales, découvre le concept de jardin-forêt lors d’une visite à la Forêt Gourmande de Fabrice Desjours, située à une centaine de kilomètres de là, en Bresse bourguignonne. Cette expérience le bouleverse. Imaginez : un ancien pré transformé en quinze ans en un écosystème foisonnant où poussent plus de mille espèces comestibles différentes, sans irrigation ni traitement chimique. Des mangues côtoient des châtaignes, des baies de goji voisinent avec des noisettes, le tout dans une symphonie végétale qui nourrit autant qu’elle restaure la biodiversité.
De retour à Joigny, Josué ne peut s’empêcher d’en parler autour de lui. L’idée fait son chemin. Il rencontre le maire, Nicolas Soret, puis le groupement forestier citoyen Forêts et Campagnes d’Avenir Joigny, qui disposent justement de terrains inutilisés. Rapidement, une vingtaine de personnes gravitent autour du projet. L’association locale La Convergence des Possibles décide de porter l’initiative. Un financement participatif est lancé à l’été 2024 et rencontre un succès encourageant.
Le 30 novembre 2024 marque une date historique pour cette petite ville : plus de soixante personnes se retrouvent, bêches et pelles à la main, pour le premier grand chantier de plantation. En une journée, quatre cents arbres trouvent leur place dans la terre bourguignonne, répartis sur deux sites distincts. L’un, de 2300 mètres carrés, se situe en bordure de ville sur les hauteurs ; l’autre, de 1300 mètres carrés, se niche en plein cœur d’un quartier résidentiel, boulevard Lefèvre-Devaux. Cette localisation n’est pas anodine : l’idée est précisément de rapprocher la production alimentaire des habitants, de créer du lien là où l’on vit.
La permaculture en action : bien plus qu’un potager
Pour comprendre ce qui rend ce projet si singulier, il faut saisir ce qu’est réellement une forêt comestible et en quoi elle diffère d’un jardin traditionnel. Le concept s’inspire directement des principes fondateurs de la permaculture, cette philosophie née dans les années 1970 sous l’impulsion des Australiens Bill Mollison et David Holmgren. Leur intuition ? Observer la nature et s’en inspirer plutôt que de lutter contre elle. Une forêt naturelle ne nécessite ni labour, ni engrais, ni arrosage pour prospérer. Elle crée son propre sol, régule son eau, équilibre ses populations d’insectes. Pourquoi ne pas reproduire ce fonctionnement vertueux tout en y intégrant des espèces nourricières ?

Une forêt comestible se structure en plusieurs strates végétales qui interagissent les unes avec les autres. Tout en haut, la canopée : de grands arbres fruitiers comme les noyers, les châtaigniers ou les pruniers qui captent la lumière et protègent l’ensemble des vents. En dessous, des arbres plus petits et des arbustes productifs occupent l’espace intermédiaire. Plus bas encore, des plantes herbacées, des légumes vivaces, des aromatiques tapissent le sol. Des lianes grimpantes, vignes ou kiwis, s’élancent le long des troncs. Et tout en bas, des champignons, des plantes couvre-sol et des racines comestibles complètent ce tableau vivant. Chaque élément joue un rôle : certaines plantes fixent l’azote dans le sol, d’autres attirent les pollinisateurs, d’autres encore repoussent naturellement les ravageurs.
À Joigny, les porteurs du projet ont fait le choix audacieux de l’expérimentation. Pourquoi se limiter aux espèces que l’on connaît alors qu’il existe, selon les botanistes, entre 5000 et 7000 espèces alimentaires cultivables en climat tempéré ? Notre alimentation occidentale repose pourtant sur une cinquantaine d’espèces tout au plus. Les forêts comestibles de Joigny accueilleront donc des végétaux aux noms évocateurs : amélanchier du Canada, goyavier du Brésil, arbousier, feijoa, kiwaï, goumi du Japon, chalef d’automne, hovénie sucrée, plaqueminier de Virginie, ou encore poivrier du Sichuan. Des arbres capables de produire des fruits savoureux malgré les hivers bourguignons, qui élargiront le champ des possibles pour les papilles locales.
La Forêt Gourmande : quinze ans d’expérimentation qui inspirent la France
Le projet de Joigny puise directement son inspiration dans l’expérience pionnière de Fabrice Desjours. Cet ancien infirmier psychiatrique, passionné de botanique depuis l’enfance, a transformé sa vie après plusieurs voyages qui l’ont mené aux Comores, en Inde, au Costa Rica et au Bénin. Là-bas, il a découvert ce que les spécialistes appellent « l’agriculture invisible » : des peuples forestiers qui, depuis des millénaires, cultivent la forêt elle-même plutôt que de la défricher pour créer des champs.
En 2010, Fabrice acquiert une ancienne pâture à chevaux de deux hectares et demi à Diconne, un petit village de Saône-et-Loire. Le terrain est compacté, peu fertile, entouré de grandes cultures conventionnelles. Les débuts sont difficiles. Les premiers arbres fruitiers peinent à s’enraciner dans ce sol asphyxié. Plutôt que de s’entêter, Fabrice observe la forêt voisine et comprend qu’il doit d’abord recréer les conditions naturelles d’un écosystème forestier. Il plante des essences pionnières, bouleaux, saules, aulnes, qui créent de l’ombre, génèrent de la biomasse, structurent le sol et installent progressivement un microclimat favorable.
Quinze ans plus tard, la transformation est spectaculaire. La Forêt Gourmande abrite désormais plus de mille espèces comestibles différentes et plusieurs milliers de taxons testés. Des chercheurs de l’INRAE y étudient la capacité des sols à se régénérer et le stockage du carbone. Les inventaires ont révélé la présence de plus de quinze espèces sauvages protégées à l’échelle nationale, témoignant du retour de la biodiversité. Le carabe doré, ce petit scarabée auxiliaire de jardin que l’on observait enfant et qui avait pratiquement disparu, y a retrouvé un territoire propice. Les orvets régulent naturellement les populations de limaces. Un équilibre s’est installé, patient et résilient.
Le lieu est devenu une référence nationale. Des formations y sont dispensées, des visiteurs affluent de toute la France, et Fabrice Desjours est désormais sollicité pour accompagner des projets partout dans l’Hexagone : revégétalisation du site industriel du haut fourneau U4 à Uckange en Moselle, création d’une forêt comestible dans un parc de la commune des Ulis en banlieue parisienne, conseil auprès du prestigieux Château de Meursault dans ses vignes. Une association s’est structurée autour du projet, une pépinière fournit des plants aux initiatives qui essaiment. En mars 2025, un nouvel ouvrage co-écrit avec la paysagiste Aurélie Gueniffey, présentant vingt jardins-forêts réalisés à travers la France, vient enrichir la documentation disponible pour tous ceux qui souhaitent se lancer.
Un changement de paradigme : de l’herbe à l’arbre
Au-delà des aspects pratiques, ce mouvement des forêts comestibles porte une vision profondément différente de notre rapport au vivant et à l’alimentation. Fabrice Desjours le formule ainsi : il s’agit de « quitter le modèle de l’herbe pour aller vers le modèle de l’arbre ». Notre civilisation agricole, depuis le néolithique, s’est construite sur le défrichement, la lutte permanente contre la forêt pour créer des espaces ouverts dédiés aux cultures annuelles. Les céréales, les légumes, les pâturages nécessitent de maintenir artificiellement un stade précoce de la végétation, celui de la prairie, en empêchant l’évolution naturelle vers la forêt.

Cette approche a certes permis de nourrir une population croissante, mais elle présente des limites de plus en plus criantes face aux défis contemporains. L’agriculture conventionnelle appauvrit les sols, consomme des quantités considérables d’eau et d’énergie, dépend d’intrants chimiques issus du pétrole, et contribue significativement aux émissions de gaz à effet de serre. À l’inverse, une forêt comestible mature stocke du carbone, régénère les sols, favorise le cycle de l’eau, crée des îlots de fraîcheur en ville et ne nécessite pratiquement plus d’intervention humaine une fois établie.
Les recherches scientifiques récentes viennent confirmer cette intuition. Là où l’on voyait autrefois la nature comme un théâtre de compétition permanente, on découvre aujourd’hui l’importance des mécanismes de coopération, de symbiose, de mutualisme. Les arbres communiquent entre eux via des réseaux mycorhiziens souterrains, partagent des nutriments, s’alertent mutuellement en cas d’attaque de parasites. Une forêt n’est pas une collection d’individus en lutte, mais un superorganisme dont nous commençons à peine à comprendre la sophistication.
Le lien social au cœur du projet
L’un des aspects les plus touchants de l’aventure jovinienne réside dans sa dimension humaine. Lors du chantier de plantation de novembre 2024, des retraités côtoyaient des adolescents, des néo-ruraux échangeaient avec des habitants de longue date, des jardiniers expérimentés guidaient des novices qui n’avaient jamais tenu une bêche. Cette diversité n’est pas un effet secondaire du projet, elle en constitue le cœur même. Les initiateurs parlent explicitement de « créer du lien entre les habitants grâce aux chantiers participatifs et aux animations ».
Cette dimension sociale distingue fondamentalement les forêts comestibles urbaines des jardins privés. Il ne s’agit pas de produire pour soi, mais de créer un commun nourricier accessible à tous. Se balader, discuter à l’ombre d’un arbre, cueillir un fruit et le déguster sur place, observer la biodiversité qui revient : autant de gestes simples qui recréent un rapport apaisé au temps et à l’espace public. Dans un monde marqué par l’accélération et l’individualisme, ces lieux offrent une respiration collective.
Le projet s’inscrit d’ailleurs dans une stratégie territoriale plus large. La municipalité de Joigny et le groupement Forêts et Campagnes d’Avenir ont signé en août 2025 une Obligation Réelle Environnementale d’une durée de vingt-cinq ans, garantissant la vocation écologique des parcelles sur le long terme. Cette forêt comestible urbaine fait partie d’une « Ceinture Mosaïque Verte » visant à préserver des corridors biologiques exempts de produits phytosanitaires autour et au sein de la ville. Elle répond également aux objectifs du Programme Alimentaire Territorial et du Plan Climat Air Énergie Territorial de la communauté de communes.
Une invitation à changer de regard
Ce qui se passe à Joigny nous invite à reconsidérer notre perception de l’espace urbain et de l’alimentation. Nous avons pris l’habitude de séparer strictement les fonctions : ici la ville, là la campagne ; ici l’habitat, là la production ; ici le beau, là l’utile. La forêt comestible brouille joyeusement ces frontières. Un boulevard peut devenir un verger. Un terrain vague peut se transformer en écosystème nourricier. Un espace vert d’agrément peut aussi produire des fruits savoureux.
Cette approche questionne également notre rapport au temps. Planter un arbre, c’est accepter de ne pas récolter immédiatement, c’est penser aux générations futures, c’est s’inscrire dans un temps long que notre époque a tendance à occulter. Les forêts comestibles de Joigny atteindront leur pleine maturité dans dix, quinze, vingt ans. Les enfants qui ont participé aux plantations de 2024 seront alors de jeunes adultes qui pourront cueillir les fruits de ce que leurs parents et grands-parents ont semé. Cette transmission intergénérationnelle constitue peut-être le message le plus précieux de ces initiatives.
Bien sûr, les forêts comestibles ne résoudront pas à elles seules la question alimentaire mondiale. Le CEREMA rappelle avec raison que l’agriculture urbaine ne peut couvrir tous les besoins d’une population et doit être vue comme un complément dans une logique de systèmes alimentaires durables. Mais leur valeur ne se mesure pas uniquement en tonnes de production. Elles constituent des laboratoires vivants où s’inventent de nouvelles pratiques, des espaces pédagogiques où se transmet un savoir menacé d’oubli, des lieux de rencontre où se retissent des liens sociaux distendus, des refuges de biodiversité au cœur des villes.
L’espoir pousse dans les villes
En mai 2025, la Forêt Comestible de Joigny a été officiellement inaugurée lors de la Fête de la Nature. Les jeunes arbres plantés six mois plus tôt commençaient déjà à s’étoffer, et la vie fourmillait autour d’eux. Des visites sont désormais organisées régulièrement pour faire découvrir au public les essences plantées et les interactions qui composent cet écosystème en devenir. Une trentaine d’habitants participent activement à la dynamique collective, et ce nombre ne cesse de croître.
L’histoire de Joigny s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse la France et le monde. Des initiatives similaires fleurissent à Fonsorbes en Haute-Garonne, à Bobigny, à Livry-Gargan, à Stains, à Noisy-le-Grand, et dans des dizaines d’autres communes. Le département de Seine-Saint-Denis lance chaque année un appel à projets « Forêt urbaine » qui a déjà permis la végétalisation de plus de 9500 mètres carrés de territoire. Partout, des citoyens se retroussent les manches pour planter l’avenir.
Bill Mollison, l’un des fondateurs de la permaculture, aimait répéter que « les seules limites sont celles de notre imagination ». Les forêts comestibles urbaines en sont la démonstration éclatante. Elles prouvent qu’il est possible de produire autrement, de vivre ensemble autrement, de concevoir la ville autrement. Elles nous rappellent que la nature n’est pas un obstacle à domestiquer mais un allié à comprendre. Et elles nous invitent, chacun à notre échelle, à participer à cette grande aventure de réconciliation entre l’humain et le vivant.
Sources et références
- L’Yonne républicaine, « Deux forêts comestibles poussent au cœur de Joigny », septembre 2024
- Forêts et Campagnes d’Avenir Joigny, Obligation Réelle Environnementale, août 2025
- Fête de la Nature, « Inauguration de la Forêt Comestible de Joigny », mai 2025
- France 3 Bourgogne-Franche-Comté, « La Forêt Gourmande », janvier 2024
- Reporterre, « Bienvenue dans la Forêt Gourmande de Fabrice Desjours », mai 2022
- Bourgogne Franche-Comté Tourisme, « Quand la forêt devient gourmande », septembre 2025
- Association Forêt Gourmande (foretgourmande.fr)
- Desjours F. et Gueniffey A., « La forêt gourmande, concevoir son jardin-forêt », Éditions Ulmer, 2025
- Jardins de France, « La permaculture : entre projet de vie et projet politique », 2024
- CEREMA, études sur l’agriculture urbaine et les systèmes alimentaires durables

