Techniques autonomes ou systémiques ?

Pour ne pas se laisser assujettir par la modernité, il est important de développer un regard critique sur la technique qui la façonne. Pour ce faire, il est judicieux de se pencher davantage sur la production que sur l’utilisation et de repérer les différents types de techniques (les « capacités autonomes » – CA – versus les « agencements systémiques » – AS).

Lien de la vidéo : Visionner sur Youtube

Depuis leurs débuts les humains se sont dotés de savoirs, de pratiques, d’organisations et de techniques leur permettant de répondre à leurs besoins localement, individuellement et directement. (Nous parlerons à leur sujet de « capacités autonomes », ou CA.)

Exemples : connaissance de la biocénose, pratique du bois sculpté, de la poterie, de la vannerie, du tannage, etc.

En se complexifiant, les sociétés purent, en complément des CA, élaborer des relations productives sophistiquées (de véritables « agencements systémiques », ou AS), sollicitant l’imbrication d’une multiplicité d’êtres, de savoirs, de pratiques, d’outils, de ressources, de techniques… provenant le plus souvent de lieux épars, en vue d’aboutir à des résultats complexes (des « produits d’origine systémique », ou POS).

Exemples de réalisations : aqueducs, cathédrales, chaise en plastique, téléphone, etc.

Détaillons ici l’exemple de la chaise en plastique : Les designers qui la conçoivent utilisent des outils produits par d’autres. Sa composition nécessite du pétrole – extrait à l’aide de machines, acheminé par des bateaux et des camions, via des réseaux routiers – qui sera raffiné, transformé, moulé, teint et vendu sous forme de chaise. Chaque étape implique le concours de très nombreux travailleurs formés par des centres scolaires, logés dans des bâtiments produits par des entreprises de BTP, nourris et vêtus par des industriels de l’alimentation et du textile. Sur leur temps de travail, des garderies et des écoles s’occupent de leurs enfants. Sur leur temps libre, ils consomment des divertissements, ainsi que des drogues légales et/ou illégales, leur permettant d’évacuer la pression, etc. Tous les échanges susnommés devront être fluidifiés par des transferts monétaires assurés par un réseau bancaire, et encadrés par des institutions étatiques assurant un pouvoir structurant.
La chaîne productive ici décrite peut, en bien des points, être commune à la production de nombreux autres produits d’origine systémique (POS). Elle n’en demeure pas moins indispensable, dans sa totalité, à l’obtention de ladite chaise. De plus, chaque composant systémique (machine, fourniture, service, etc.) mobilisé, entraîne, pour sa propre production, d’autres agencements systémiques (AS) tout aussi vastes, et ainsi de suite. En fin de compte, bien rares sont les individus qui n’auront pas été impliqués dans ce réseau d’AS.

À l’inverse, une chaise sculptée dans le bois avec des outils locaux, n’impliquera rien de tel.

En ayant franchi le seuil haut des capacités autonomes (CA), les sociétés complexes imposent à leurs membres d’exercer des tâches hyper spécialisées et répétitives au service de vastes AS.

Par ailleurs, les AS ne pourraient pas tenir sans le soutien d’une structure étatique qui, elle-même, a besoin d’instruments coercitifs – tant physiques que psychiques – pour se maintenir et mener à bien ses fonctions :
• Écoles et propagandes (diffusion d’un discours unificateur)
• Contrôles sociaux, polices et armées
• Tribunaux, prisons et asiles
Institutions du conditionnement, de la contrainte et de la peur sans lesquelles la cohésion d’une société densément peuplée et où prévaut l’anonymat, imploserait.

Qui plus est, en raison de leurs étendues, les AS ont tendance à dissoudre :
• Le commanditaire dans une masse de consommateurs sans visage
• L’exécutant dans une infinité de coproducteurs s’articulant dans un réseau fractal.
Si bien qu’il n’est plus possible de relier clairement un produit final à un garant humain identifiable. Ce détachement entre dégâts potentiels et responsable(s) connu(s), débride les prises de risque.

Exemple : Les multinationales à l’origine de catastrophes s’en tirent généralement avec des amendes (le plus souvent anticipées sur le plan comptable) faute de pouvoir désigner avec précision des responsables humains.

Un AS est de fait si vaste que la responsabilité de ses incidences se voit diluée à la (quasi) totalité des membres de la civilisation ou des civilisations auxquelles il est rattaché.
Aujourd’hui, ne subsistant plus qu’une seule civilisation mondiale, ce sont donc (presque) tous les humains qui se trouvent co-acteurs de tous les AS et POS existants et coresponsables de leurs incidences.

Pour plus d’informations : Anthropologie Globale

Vous aimez cet article ? N'hésitez pas à le partager :
  • facebook
  • googleplus
  • twitter
  • linkedin
  • linkedin
  • linkedin
Et à soutenir Permatheque :

Laisser un commentaire